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January 19 2014

18:31

Numérique 1 – Travail zéro !

 

J’aime le web et j’aime le monde numérique plus généralement. Les nouvelles technologies ont permis de créer une valeur absolument gigantesque, elles ont créé de nouveaux marchés inimaginables il y a quelques années, en somme elles ont largement augmenté la taille du gâteau !  

En revanche, il ne fait plus trop de doute que le numérique détruit beaucoup plus d’emplois qu’il n’en crée, il va même peut-être détruire tous les emplois… Pour éviter tout de suite les remarques et commentaires : je ne me plains pas de ce fait, je l’accepte, et je pense que nous devrions collectivement réfléchir à la société dans un monde post-emploi.

Cette idée du numérique qui détruit l’emploi est en train de monter fortement et elle est de plus en plus documentée. Rien que cette semaine, la couverture de The Economist  , un billet sur France culture  ou encore une interview de Paul Jaurion  dans le figaro. Sans parler des livres comme Who owns the future de Jaron Lanier, ou encore The second machine age.

Certes, le numérique crée aussi de l’emploi. Mon métier est d’investir dans des startups et de les accompagner pendant leurs premières années. Quand elles trouvent leur marché, elles passent de 4  salariés à 10, 20, 100 salariés et plus au fil des années.

Cependant la plupart de ces startups créent des services, des solutions technologiques qui optimisent et automatisent des process faits auparavant en partie par des hommes. Ou alors elles désintermédient des acteurs en place et globalement permettent de faire à 5 ce qui nécessitait 30 personnes auparavant.

Le numérique lui-même est pris dans ce tourbillon. D’après ce rapport (pdf), le nombre d’employés par start-up se réduit au fil des

création d’emplois des startups US

années. Et dans chaque conférence, on entend toujours les mêmes histoires de sociétés qui dominent un marché avec très peu d’employés (Instagram: 13 employés, Lending club 150 employés)

Il ne fait aucun doute que le numérique crée et libère une énorme valeur : les chiffres de progression de la productivité ne laissent aucune place au doute, comme l’évoque ce billet récent de Gilles Babinet . Mais croyez-vous vraiment que ces progrès de productivité créent des emplois. La destruction créatrice de Schumpeter fonctionne parfaitement au 21ème siècle. D’énormes pans d’industries sont détruits, éclatés, transformés par de nouveaux modèles, uniquement possibles grâce aux capacités numériques. Il y a bien destruction puis création d’une valeur plus grande. Mais une création de valeur n’implique plus forcément une création d’emploi. Nous sommes trop habitués à raisonner en termes d’emplois, à lier la valeur collective à la création d’emplois. Le chômage est l’indicateur clé qu’il faut maîtriser, faire diminuer… Nos politiques ne raisonnent que comme cela, rappelez vous « travaillez plus pour gagnez plus » de Sarkozy, ou  » l’inversion de la courbe du chômage » chère à Hollande.

Il y a bien comme toujours destruction et création d’emplois. Cependant ce n’est pas un jeu à somme nulle, et surtout les emplois détruits sont très différents des emplois créés, comme l’explique cet excellent article d’Hubert Guillaud dans Internet Actu  :

Aujourd’hui, tout le monde s’interroge sur la durée, la nature, l’ampleur de la phase de destruction de l’emploi. On estime à 7,5 millions le nombre d’emplois perdus ces 5 dernières années aux Etats-Unis, principalement des emplois intermédiaires (entre 38 et 68 000 dollars par an soit entre 27 et 50 000 euros). Sur les 3,5 millions d’emplois créés sur la même période, 29% concernent des salaires élevés, 69% des salaires très bas, et seulement 2% des salaires intermédiaires. Dans la zone euro, la disparition d’emplois de salariés intermédiaires s’élève à 6,7 millions et la création d’emplois à 4,3 millions, essentiellement des emplois peu rémunérés là encore. Source InternetActu

La classe moyenne est donc en train de s’enfoncer vers la pauvreté. Ce genre de mouvement n’est malheureusement jamais trop bon pour l’économie mais surtout pour la démocratie. Mais ceci est un autre débat.

Voici quelques tendances fortes que j’ai pu découvrir sur l’impact du numérique sur le travail et surtout l’emploi.

L’automatisation et la robotisation 

C’est l’axe le plus évident, le plus tarte à la crème. Nous voyons apparaître des algorithmes et des robots qui remplacent simplement et directement des activités faites auparavant par les hommes. Les robots dans les usines, l’impression 3D sont autant d’exemples d’optimisation de la production qui remplacent et démultiplient la force humaine certes mais aussi pour des taches de plus en plus complexes. De la transformation des secteurs primaires et secondaires (agricultures et production) issue de la révolution industrielle et la mécanisation, la puissance numérique va transformer le secteur tertiaire des services qui représente aujourd’hui 80% des emplois.

Le premier âge était celui de la Révolution Industrielle inaugurée à la fin du 18ème par la machine à vapeur. Le Premier Age, c’est celui où la machine remplace la puissance musculaire de l’homme, où cette puissance augmente à chaque évolution, mais où l’homme est toujours nécessaire pour prendre les décisions. Et même, plus la machine évolue, plus la présence de l’homme est nécessaire pour la contrôler. Le premier âge, c’est donc celui d’une complémentarité entre l’homme et la machine.

Le Deuxième Age est très différent : on automatise de plus en plus de tâches cognitives et on délègue à la machine les systèmes de contrôle qui décident à quoi la puissance va servir. Et dans bien des cas, des machines intelligentes prennent de meilleures décisions que les humains. Le Deuxième âge, ce n’est donc plus celui de la complémentarité homme-machine, mais celui d’une substitution. Et ce qui rend possible ce phénomène, ce sont trois caractéristiques majeures des technologies contemporaines : elles sont numériques, combinatoires et exponentielles.

Source:  Xavier de la Porte sur france culture

Prenons l’exemple des google cars.  On sait aujourd’hui faire conduire une voiture sans conducteur dans les rues d’une ville. Et quand demain cette ville sera remplie de capteurs, quand les voitures de devant et de derrière transmettront leur vitesse, il y aura comme des rails numériques et dynamiques permettant d’assister la voiture dans sa conduite.  Pensez-vous que l’on parlera encore dans 20 ans de la querelle taxi vs VTC quand tous ceux-ci seront remplacés en grande partie par des robots et des algos ?

Les régies publicitaires sur internet sont aussi une illustration de cette tendance, d’autant plus intéressante car la création et destruction s’est faite sur un cycle très court. Lors de la première ère du web, parmi les premières entreprises créées, il y a eu l’ecommerce et les régies publicitaires. Ces dernières ont traité le web comme un média et ont donc permis la monétisation de l’audience. C’est aujourd’hui encore le modèle économique d’une grande partie du web grand public. De 95 à 2005, il s’est créé un grand nombre de régies publicitaire web et mobile. Il y a eu un mouvement de concentration assez naturel sur ce genre d’activité, mais surtout l’arrivée du programatic advertising qui, tel un ouragan, est passé sur ces régies dont l’essentiel de la force de travail était des commerciaux vendant de l’espace d’affichage. Avec le Ad exchanges, un humain seul peut acheter ou vendre des milliards d’impressions.  Ces régies, qui en 10 ans ont créé beaucoup d’emplois, sont en train d’être désintermédiées par des places de marchés et automatisées par des algorithmes. Alors que, dans le même temps, le nombre d’impressions potentielles, le nombres d’écrans et le nombre d’annonceurs explosent.

L’économie horizontale

La véritable puissance du web est dans son organisation en réseau décentralisé (plus ou moins neutre…) et donc sa capacité à supporter les organisations et des modèles économiques en réseaux.  Le succès actuel de la consommation collaborative avec des startups comme airbnb, blablacar, kisskissbank, La ruche qui dit oui (disclaimer à l’anglosaxon : mon employeur est investisseur dans La ruche Qui dit Oui et KissKissBankBank) permettent d’acheter, de partager, de louer les biens et services d’autres consommateurs. Ces plateformes créent énormément de valeur en rapprochant directement offre et demande et en supprimant les intermédiaires.

Elles entraînent une situation intéressante : d’un côté elles concurrencent fortement des modèles anciens (hôtellerie, banque, transport) en les désintermédiant, mais ces intermédiaires sont des emplois de services très nombreux. Dans un premier temps ces startups augmentent la taille du gâteau mais, en grossissant, elles finissent par cannibaliser les acteurs historiques (parlez de Blablacar à la SNCF…).

D’un autre coté, avec leurs modèles de particuliers à particuliers, ces services créent de nouvelles sources de revenus pour ces participants. On ne peut pas appeler directement cela des emplois car ils ne sont pas réguliers, mais ce sont bien des revenus complémentaires pour les participants.

Le crowdsourcing 

Au-delà de la création/destruction d’emploi, le numérique fait aussi émerger de nouvelles sorte de travailleurs. On pourrait dire des humains qui travaillent pour des robots.

Il y a certes des robots qui transforment de plus en plus la façon de travailler dans les usines et entrepôts. Cette vidéo des robots utilisés dans les entrepôts d’amazon est assez parlante.

Beaucoup moins connu mais beaucoup plus impressionnant, Mechanical turk est un autre service d’amazon qui est une plateforme de crowdsourcing. C’est une véritable place de marché du travail ou bien une bourse à l’emploi géante.

Mechanical Turk est un service qui permet de crowdsourcer une série de tâches répétitives. Chaque tâche est décrite comme un HIT (Human Intelligence Task).

Home page d'amazon mechanical turk

Home page d’amazon mechanical turk

 

Les utilisateurs sont, d’un côté, des entreprises ayant une grande quantité de process assez répétitifs mais qui ne peuvent être encore résolus par des algorithmes, et de l’autre, des individus qui sont payés à la tâche (taper un texte, tagger une image, rechercher une série de données…).

Le mot crowdsourcer est assez ambigu : derrière la foule il y a bien une somme d’individus, et chacun de ces individus effectue une série de taches répétitives avec un salaire horaire pour un utilisateur concentré entre 3 et 5$ de l’heure, d’après ce rapport .

Personnellement, je ne suis pas choqué par ces plateformes qui créent de nouvelles sources de revenus qui plus est partout dans le monde, dans des pays où de tels salaires sont largement au-dessus du niveau moyen.

 What started as a niche experiment has become a major global industry. Like some other activities, like work at call centers, digital piecework represents a form of virtual labor migration that denationalizes employment. Research byPanos Ipeirotis, a computer expert at the Stern School of Business at New York University, estimates that Mechanical Turk alone engages 500,000 active workers in more than 100 countries, with workers heavily concentrated in two countries: the United States (with 50 percent of the total) and India (with 40 percent). Source blog economix

 

Mais il est vrai que cela fait réfléchir sur une relation travailleur/employeur assez favorable à l’employeur (pas de contrat de travail, pas de salaire minimum, pas de « benefits »…) .De plus il y a un côté un peu ironique quand on sait qu’en effectuant ces taches informatiques, l’utilisateurs (à 70% des femmes) permet d’améliorer petit à petit l’algorithme qui le remplacera.

Je pense qu’il faut regarder ce type de plateformes (il en existe d’autres) comme des sources de revenus complémentaires mais non pas comme unique source de revenu. On peut aussi espérer qu’il y aura des taches et des missions des plus en plus intéressantes.

Il existe d’autres types d’emplois proches du crowdsourcing créés par l’industrie numérique : Trebor Scholz a réalisé une carte de cet écosystème mais aussi d’excellentes présentations : The Internet as Playground and a factory

waged digital labor map

 

 

Je recommande le visionnage de cette présentation de Trebor Scholz qui couvre Mechanical Turk mais aussi le concept de travail gratuit :

 

 

Le travail gratuit

Dernière tendance forte, l’organisation en réseau qu’apporte le numérique à permis l’éclosion du travail gratuit. Wikipedia, openstreetmap ou même encore les personnes qui sous-titrent les films et séries que l’on trouve sur les réseau de téléchargements. Ces personnes ne détruisent pas spécialement beaucoup d’emplois, mais il est très intéressant de voir que des utilisateurs font des travaux gratuits sciemment ou inconsciemment comme l’illustre l’histoire de recaptcha.  Des personnes prennent de leur temps pour enrichir des bases de données ouvertes et partagées par tous, construire des logiciels opensource….

Il y a quelques années, quand Facebook a voulu internationaliser sa plateforme, il a fait appel à ses utilisateurs pour la traduction de l’ensemble des fonctionnalités du site. C’est un très bon exemple de l’utilisation de la foule (en l’occurrence ici sa communauté) pour effectuer une tache de l’entreprise. Certains vont jusqu’à dire que l’utilisation des réseaux sociaux est une forme de travail gratuit car nous fournissons nos données gratuitement, en échange d’une plateforme qui les monétise.

La carte des activités non rémunérer par Trebor Schultz

La carte des activités non rémunérées par Trebor Schultz

 

 

Conclusion

 

Les réflexions autour du travail et du numérique (destruction massive d’emploi, microtache, travail gratuit, production et consommation collaborative) mènent rapidement vers des questions politiques. Quelle organisation de la société peut s’adapter à ses évolutions. A titre personnel, je pense que le Basic Income (revenu  de vie : verser un salaire à tous les citoyens quels que soient leurs activités, leur richesse ou leur revenu déjà existant) est une des bonnes pistes à creuser.

Je le répète, je ne suis pas un décliniste, je ne crois pas en la décroissance, et je pense que tenter de ralentir ces innovations n’a aucun sens. Nous vivons il me semble une époque incroyable de changement accéléré, de changement de paradigme. Cependant, certains modèles de pensées globaux de nos sociétés raisonnent encore dans le paradigme précédent. L’emploi est un exemple : de nos jours, c’est encore la source principale de revenu, un attribut social important, une des sources de financement de notre système social, un indicateur macroéconomique important. J’ai le sentiment que dans l’économie de demain, il aura perdu beaucoup de ses attributs.

J’aime le progrès, j’aime le numérique et j’estime que nous avons gagné : les machines travaillent pour nous. Maintenant tachons d’inventer la société qui va avec ce nouveau postulat.

 

 

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